L’Art du XVIIème siècle, l’homme raisonnable ?
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Le visage, contraint à une impassibilité immobile par les conventions du portrait d’apparat, s’anime cependant d’une vie intérieure dans la manière lumineuse et fluide de Velasquez.
Redécouvert par Manet et Renoir, mais copié déjà par Delacroix, puis, au siècle suivant par Picasso ou Francis Bacon, Vélasquez reconquiert une place de premier rang grâce à une originalité que Roberto Longhi définira en 1927 comme une « infaillibilité de lynx » et comme n'étant pas « du simple naturalisme », mais « une manière personnelle de voir avec un naturel aigu que peu d'artistes ont possédé ». Il reste que son personnage déroute : sa profession de peintre occupe une place difficile à définir dans une carrière de courtisan à laquelle il consacra beaucoup de temps et d'énergie, et qui le conduira au faîte des honneurs et de la pyramide sociale.
En 1656, Vélasquez réalise un tableau qui, longtemps connu sous le titre « la Famille royale », sera appelé les Ménines en 1843. Il constitue, avec les Fileuses (1657), la quintessence de l'oeuvre du peintre et de sa réflexion sur son art. La toile exercera une véritable fascination. Théophile Gautier, n'y voyant qu'un cube en perspective, s'écrira : « Où est le tableau ? »; mais Luca Giordano s'exclame : « C'est la théologie de la peinture. » Vélasquez s'est représenté en train de peindre le couple royal, qu'il fixe du regard. Mais le couple n'existe que par le reflet qu'en renvoie un miroir : le roi et la reine se situent en dehors du tableau, placés derrière le spectateur, autour duquel l'espace se referme ainsi, lui faisant perdre tout repère. Ce tableau n'a cessé d'inspirer les peintres (Picasso, entre autres, composera sur son thème, en 1959, une série de variations) et de nourrir la réflexion des historiens de l'art comme des philosophes.

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D. Velasquez : Les Ménines, Musée du Prado


Parmi les oeuvres les plus caractéristiques et les plus inquiétantes de Vélasquez figure la série des nains et des bouffons de la cour. Les portraits de nains d'abord, Francisco Lezcano (1637) au visage enfantin, Sebastián de Morra (1644), au regard direct et pénétrant, El Primo, de la même année, image rassurante et poignante, ou enfin, le Portrait de nain avec un chien (1650), où les mondes de l'enfant, de l'adulte et du fantastique se mêlent avec le plus grand naturel, tracés avec une sorte de naturalisme impassible, disent la banalité et l'étrangeté du quotidien de la cour d'Espagne. Quant aux bouffons, Juan Calabazas, Don Juan de Austria ou Castañeda, magnifiquement représentés en pied dans des couleurs riches, ils sont empreints d'un équilibre, d'une pudeur et d'une réserve qui tempèrent le regard naturaliste porté sur eux.

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D. Velasquez : Le Prince Balthazar Carlos et son nainet : Nain de la cour : Don Antonio el Inglès
Museum of Fine Arts, BostonMusée du Prado, Madrid


Cinq générations de Habsbourg ont occupé le trône d’Espagne et ils se sont toujours mariés entre eux. Chez Ferdinand IV, la dégénérescence se manifeste surtout par un manque de volonté quasi pathologique. La cour d’Espagne possède beaucoup de nains et de bouffons qui ont tous les droits et sont considérés comme des animaux domestiques.

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D. Velasquez : Les nains Mari-Barbola et Nicolasito Pertusato, Musée du Prado


Déjà Charles Quint a été peint dès l’âge de 2 ans et demi avec des lèvres épaisses et un menton pointu, puis à 16 ans avec une prognathie marquée mais pas trop déplaisante puis à 18 ans avec la bouche ouverte pour cause de mâchoire tombante. A 20 ans la prognathie est vraiment marquée. Charles et son frère Ferdinand sont assez ressemblants avec une progénie manifeste. Plus tard Ferdinand souffrait plus d’une béance dans une face longue.

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Charles Quint et son frère Ferdinand


Adolescents ils présentent tous les deux une prognathie mandibulaire.


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Titien : Charles Quint, Musée du Prado, Madrid


Le peintre a idéalisé les traits du souverain en rectifiant légèrement la courbure du nez et en réduisant la mâchoire inférieure proéminente ,caractéristique de l’empereur.
Charles Quint se préoccupait de son image et à la demande du peintre de lui signaler les erreurs et les imperfections et de lui envoyer le tableau pour qu’il puisse faire les retouches. Ce qui fut fait pour rectifier le nez... Au dessous, à l’âge adulte,la prognathie de Charles s’est accentuée alors que chez Ferdinand elle a été compensée. Beltram a dit que Ferdinand n’avait pas de progénie mais une face longue avec une béance: « a long stupid face due to open mouth » . Il semble que la croissance post pubertaire a été diffèrente.

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A gauche : Maximilien d’Autriche, prognathe; Philippe Le Beau; Margueritte, sa fille, tous prognathes ;
Au centre : Charles Quint, jeune avec sa prognathie inférieure, le développement exagéré de la lèvre inférieure, grosseur anormale du nez et une hauteur importante du front.
Dessous, sa fille, Marie d’Autriche, prognathie inférieure. La 3ème colonne montre Charles Quint plus âgé et portant la barbe.

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D. Velasquez : Infant don Carlos


Don Carlos, infant d'Espagne (second fils de Philippe III).
Au portrait du roi succéda celui de l'lnfant don Carlos ; l'un et l'autre sont de la plus haute tenue, très physionomiques et d'une grande distinction. Ces beaux portraits, exécutés de 1623 à 1625, enchantèrent Philippe IV, qui confirma la nomination de l'artiste dans son titre de « peintre de la Chambre » et lui assigna de nouveaux, mais encore bien modestes émoluments, supérieurs cependant à ceux des autres peintres attachés à sa personne. Jaloux de cette faveur naissante, ceux-ci prétendirent que Velazquez n'était point apte à entreprendre de grandes compositions et n'était capable que de peindre des têtes, des portraits.
Le visage, contraint à une impassibilité immobile par les conventions du portrait d’apparat, s’anime cependant d’une vie intérieure dans la manière lumineuse et fluide de Velasquez.
Franz Hals choisit comme sujets préférés les gens du peuple, musiciens, buveurs qu’il représente le plus souvent en buste grâce auxquels il perfectionne son talent de hardi portraitiste, vif et audacieux, plus intéressé aux accords de la couleur qu’à la ressemblance du modèle.

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La Bohémienne, DétailFrans HalsHibe Hobe, la sorcière de Haarlem


Les visages deviennent souriants et les sourires laissent apparaître la ligne des dents. Ses portraits sont la vie même. On dit qu’il est le créateur du mouvement et que ses portraits respirent la joie de vivre.,avec un grand coup de pinceau désinvolte.
Rembrandt Van Rijn va dépasser l’influence flamande pour progresser dans son art où l’idéal moral élevé va se transmuer en poésie propre a exprimer l’éternel et l’universel.

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Rembrandt : Le Festin de Balthasar, National Gallery de Londres


Il faut remarquer l’importance donnée aux yeux grands ouverts des personnages du tableau ainsi que leurs bouches entrouvertes sauf pour Balthasar qui est représenté les lèvres pincées. Mais Rembrandt respecte la tradition des peintres qui veut que les monarques, par leur maîtrise des événements restent la bouche fermée, et c’est l’étiquette, alors que la femme et le vieillard ont la bouche ouverte trahissant leur crainte ou leur frayeur.

Par ses autoportraits, Rembrandt souligne l’importance qu’il donne aux yeux et donc au regard.

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Autoportraits, Rijksmuseum, AmsterdamRembrandtRembrandt au chevalet, Musée du Louvre


En dépit de l’ombre des cheveux qui masque les yeux ( ”miroir de l’âme” disait-on à l’époque ), ceuxci attirent le regard du spectateur. Mais c'est surtout avec Rembrandt que le visage devient un élément de l'autobiographie, le condensé de l'expression psychologique, le reflet de intériorité.
Le peintre se présente en victime de la vieillesse et de l’enlaidissement. La critique a dit que le peintre refusait le Beau idéal au profit d’une représentation sans complaisance de la réalité. Le sourire de Rembrandt est une réaction d’insouciance et d’ impavidité face à la mort.
Francisco de Goya, après une première partie de sa vie faite de couleurs, de lumière et de prouesses techniques dans la solitude de sa surdité va s’investir dans une longue série de portraits à la recherche d’ une vérité humaine qui se révèle à lui désespérément négative, le rayonnement habituel, la « grâce » du visage est sérieusement bousculée. Si les visages peints par Goya ne sont pas encore déformés et décomposés, ceux-ci sont vides, blancs, figés sans expressions psychologiques. L’aura disparaît.

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Francisco de Goya : La Famille de Charles IV, Détail, Musée du Prado


Marie Louise, femme de Charles IV, Roi d’Espagne apparaît laide et vieillit au milieu de la famille royale. Elle a le teint verdâtre, et la perte de ses dents le plus souvent remplacées artificiellement a porté le dernier coup à son apparence. Plusieurs spécialistes travaillent continuellement à l’amélioration de ses fausses dents en pierres précieuses mais elles restent si peu fonctionnelles que la reine est obligée de prendre ses repas seule.

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Francisco de Goya : Le temps dit Les Vieilles, Musée des Beaux Arts de Lille


L’individu assiste, impuissant, à son lent et inéluctable vieillissement. Déformation des visages, affaissement des tissus...

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Bernardo Strozzi : Allégorie de la Vanité, Musée Pouchkine


Ce tableau s'intitule aussi la "Vieille coquette"; il s'agit bien sûr d'une allégorie de la vanité, sujet omniprésent dans la peinture européenne du XVII ème siècle, méditation sur la brièveté et la caducité de toute vie humaine. Cette femme a jadis été belle, comme le sont ses suivantes qui l'aident à se parer. Mais le temps a fait son oeuvre; même les bijoux les plus somptueux n'y pourront rien.

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Théodore Géricault : La Folie, Musée des Beaux Arts de Lyon


Autre titre « La Monomane de l’envie ». Quand l’environnement social s’oppose au “moi dévorant” la fuite dans la psychose peut constituer un moyen d’éviter la confrontation...Le regard est d’une grande intensité que l’on pourrait définir comme clinique.
On remarquera que dans l’ensemble des portraits retenus, et cela jusqu'au XVIIème siècle, le sourire est le plus souvent labial. Le sourire qui dégage les dents et découvre les gencives apparaît dans l’art au moment où celui-ci se libère de la religion.